Je pousse la porte de la Livrerie. L’air frais met fin à la chaleur lourde qui émane de l’asphalte sur Ontario. La musique est douce. Les couleurs sont apaisantes. Le piano droit sur la minuscule scène réchauffe l’atmosphère. Les sourires des personnes qui nous accueillent, aussi.
À côté des chaises que l’on espère voir se remplir dans les prochaines minutes, se trouvent, sur les étagères, des livres qui ne demandent qu’à être ouverts. Ma curiosité tourne les pages de l’essai Une porte de Jolène Ruest** dont je sais que l’action se déroule, en partie, à quelques coins de rue d’où nous sommes.
Je tombe sur cette phrase :
« Des cohabitations improbables
impossibles même
et pourtant harmonieuses. »
Ça me fait penser à ce qu’on vise : des cohabitations plus harmonieuses.
Pour créer une harmonie, ça prend au moins deux instruments différents qui s’écoutent et travaillent ensemble. Pourtant, la symphonie du quartier semble souvent cacophonique, comme si chaque instrument de musique était enfermé dans sa propre chambre d’écho.
Collectivement, il est important de se donner les outils pour tenter de s’accorder et pour ça, il faut être à l’écoute de l’autre. Face aux tensions grandissantes dans le quartier, c’est ce que propose la Livrerie et les organismes communautaires avec cette série d’ateliers qui sensibilise aux réalités des personnes en situation de marginalité.
Je retiens de ces ateliers la nécessaire empathie et conscience des oppressions que vivent ces personnes. Les groupes et les personnes en situation de marginalité ne peuvent pas être les seuls à devoir accorder leur violon dans ce quartier. Les personnes qui vivent des situations plus confortables ont montré par leur présence et leurs questions pertinentes qu’elles étaient ouvertes et capables d’ajuster le leur ce jour-là, pour mieux comprendre et savoir comment interagir dans certaines situations, quand bien même le vacarme du quotidien leur laisserait peu de temps pour le faire, comme en témoigne cet article de La Presse : est-ce qu’on manque d’empathie ?
L’atelier sur comment interagir avec les personnes en situation de marginalité, qu’a donné Spectre de Rue, jette définitivement des bases importantes pour apprendre à regarder différemment les personnes qui occupent l’espace public.
« On déconstruit des mythes et on construit des liens.» dira quelqu’un.
Dans une entrevue de La Presse, que je lisais avant de m’en venir à l’atelier, le réalisateur du film Conte du Centre-Sud (2016), Danic Champoux disait, en parlant des conditions de pauvreté des résident.es du quartier : « La pauvreté, c’est pas quelqu’un qui n’a pas assez d’argent pour se payer Netflix. C’est quelqu’un qui n’arrive pas à la fin du mois. C’est dur, mais en même temps il y a des espaces de joie, de bonheur, de paix, de rire. C’est sûr que la violence est marquante, mais elle est plus rare qu’on pense ».
Je pense que ça rejoint un peu ce que nous a enseigné Émilie, de Spectre de Rue, ce jour-là. Au-delà de leur situation, les personnes en situation de marginalité ne se résument pas qu’à cela et vivent différentes émotions que beaucoup ne peuvent pas exprimer en privé comme les personnes qui ont un toit.
Les conséquences des multiples crises que l’on traverse sont difficiles à vivre pour tout le monde. Spectre de rue insiste sur le fait qu’il est nécessaire de prendre soin de soi quand on fait face à des situations difficiles dans l’espace public. Il ne faut jamais hésiter à demander de l’aide, c’est normal que des événements nous affectent.
« Ce n’est pas la première fois que je vous entends donner cette formation et j’en retire encore cette fois-ci plusieurs choses précieuses et nouvelles tant il y a à comprendre de ce sujet. Merci. » dit Marie-Odile – copropriétaire de la Livrerie à Émilie et Marjo de Spectre de Rue.
La façon dont Marie-Odile nomme, de façon sentie, la naissance de cette idée d’outiller le quartier et l’importance que ça revêt pour elle de pouvoir accueillir ces ateliers là, est aussi très touchante.
Lors d’un autre atelier, j’ai échangé avec Nathalie de l’Anonyme. Elle proposait la lecture de l’Homme sans chaussettes de Jennifer Couëlle, un dimanche matin, lors de l’Heure du conte, pour sensibiliser les enfants et familles du quartier. Elle nous a partagé son expérience avec les enfants dans d’autres contextes et fait savoir à quel point leurs réflexions étaient empreintes de non jugement concernant l’itinérance.
« En général, les enfants voient et veulent comprendre ce qui se passe et comment aider. » dit-elle.
La semaine suivante, a eu lieu le lancement de l’album jeunesse psychoéducatif Dans la rue, avec la présence de l’équipe qui a produit ce livre : l’Engrenage St-Roch. Cet organisme vit des réalités similaires à notre quartier, à Québec. Ce moment a redonné de l’espoir quant à comment vont comprendre l’itinérance les prochaines générations.
En conclusion, les 4 ateliers m’ont montré l’importance des solidarités dans le quartier, notamment entre la Livrerie et Spectre de Rue qui s’accordent ensemble. Par ailleurs, les liens créés entre notre équipe et celle de l’Engrenage St-Roch ont pu éclairer nos pratiques et celles des organismes du quartier.
J’ai pris le temps de tourner une dernière page de l’essai Une porte : histoire d’amour et de résistance pour mon loyer avant de quitter la Livrerie.
J’ai lu :
« De mes semelles usées au talon
aux invitations à la dernière minute
je me suis construite dans la proximité. »
Je crois que nos invitations aux ateliers donnés à La Livrerie ont permis de construire quelque chose, ces jour-là. On sème des graines ensemble et on continue à travailler à construire cette proximité dans le quartier quitte à en user nos souliers !